CCPR/C/117/D/2124/2011
13.
Dans les affaires classiques de liberté d’expression, le Comité examine les propos
litigieux de l’auteur et le raisonnement de la Cour et en déduit si les restrictions apportées à
la liberté d’expression de l’auteur étaient nécessaires et légitimes au regard du but légitime
poursuivi (les droits d’autrui dans ce type d’affaire). Symétriquement, le Comité aurait dû
ici s’interroger sur la question de savoir si l’acquittement de l’auteur était en l’espèce
justifiée, autrement dit sur le caractère approprié et proportionné au regard de l’objectif
légitime visé, de l’absence de réaction des juridictions nationales aux propos de l’auteur.
14.
A mon sens, le Comité aurait dû arriver à la conclusion que l’acquittement pur et
simple de l’auteur, compte tenu de la nature de ses propos, ne pouvait être considérée
comme approprié au regard du but légitime visé, à savoir la protection du droit de toute
personne d’être protégée contre l’appel à la haine raciale constituant une incitation à la
discrimination, à l’hostilité ou à la violence.
15.
Il en résulte que l’Etat partie a, du fait de ce manquement de la juridiction nationale
saisie à sanctionner un propos tombant clairement sous le coup de l’article 20, violé cet
article. Subsidiairement, il était également loisible au Comité de constater une violation, sur
cette même base, de l’article 26, lu seul et conjointement avec l’article 2 § 3.
16.
L’opinion qui précède est fondée exclusivement sur des considérations juridiques,
portant sur l’appréciation des dispositions du Pacte, à la lumière de l’évolution de la
jurisprudence d’autres organes de protection des droits de l’homme. Qu’il me soit permis
toutefois d’ajouter un mot tenant au contexte dans lequel le Comité était appelé à rendre
cette décision. Depuis un peu moins d’une dizaine d’années, dans les pays européens et sur
d’autres continents, on a vu céder progressivement toutes les digues qui avaient été érigées
après la Seconde Guerre Mondiale pour préserver le débat public au sein des sociétés
démocratiques des discours de haine et d’intolérance qui avaient accompagné la
consolidation ou l’établissement des totalitarismes dans l’entre-deux guerre. Pas à pas,
interventions après interventions, les démagogues et les populistes repoussent les bornes
qui visaient à préserver le respect mutuel et l’inter-compréhension et, pour tout dire, la
possibilité même d’une communication à la fois libre et de nature à produire un accord
rationnel au sein des sociétés sur des questions d’intérêt public. Aujourd’hui, nous voyons
ces mêmes populistes s’appuyer sur la haine de l’autre et la politique du bouc-émissaire
pour accéder au pouvoir. En Europe et ailleurs, la haine des migrants, de l’Islam et des
Musulmans constitue leur principal fond de commerce. Leur discours conforte celui des
groupes islamistes extrémistes qui prônent la violence et le djihad. En fait, les démagogues
européens sont les alliés objectifs des djihadistes qui sèment la mort et la terreur à travers le
monde, mais fascinent et attirent aussi une jeunesse déracinée, sans repère, et victime de
population et des groupes spécifiques de celle-ci ou l’incitation à la discrimination, comme cela a été
le cas en l’espèce, suffisent pour que les autorités privilégient la lutte contre le discours raciste face à
une liberté d’expression irresponsable et portant atteinte à la dignité, voire à la sécurité de ces parties
ou de ces groupes de la population. Les discours politiques qui incitent à la haine fondée sur les
préjugés religieux, ethniques ou culturels représentent un danger pour la paix sociale et la stabilité
politique dans les Etats démocratiques. » Cette conception peut sans doute être opposée à celle qui
prévaut aux Etats-Unis d’Amérique, telle qu’exprimée notamment par la Cour suprême dans l’affaire
Virginia v. Black, 123 S. Ct. 1536 (2003) qui exige que « l’appel » à la haine soit accompagné d’une
« incitation » à commettre des actes préjudiciables pour l’intégrité physique de la victime potentielle.
Comme l’observe justement le professeur Patrick Wachsmann : « La différence radicale sur ce point
entre les approches américaine et européenne tient sans doute au fait que les conséquences du
discours raciste ont été tragiquement déployées sur le sol européen ; elles culminent dans la Shoah,
l’extermination parachevant la stigmatisation, l’exclusion, l’humiliation et les sévices divers.
L’argument qui tiendrait cette différence historique pour purement contingente, comme une donnée à
éliminer du débat nous paraît inacceptable : on n’est jamais irrecevable, en matière de libertés
publiques, à invoquer les données de l’expérience. » P. Wachsmann, « Faut-il incriminer les discours
de haine ? Le cas français. », Revue générale du droit, avril 2015, http://www.revuegenerale
dudroit.eu/blog/2015/04/21/faut-il-incriminer-les-discours-de-haine-le-cas-francais/.
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